C'était en mars 2112 sur le chemin de Petithan à Durbuy, Jean rentrait à la ferme avec André, son père. Leurs deux chevaux suivaient au bout d'une longe. La journée bien que harassante, s'était bien passée. Tout le champ a été labouré. Mais le garçon s'inquiétait du cheval blanc, car celui-ci avançait difficilement. Jean lui parlait en lui caressant la croupe et le cou, « tu es un bon cheval, tu as bien travaillé, tu es fatigué, moi aussi. Labourer est un travail dur et esquintant. Dès que nous serons arrivés, je te bichonnerai et tu pourras te reposer ».
André, lui, s'inquiétait pour son fils, qui était bien frêle, mais qui ne s'arrêtait souvent que trop tard. Il était maladif, mais il s'occupait des animaux comme personne. Le travail que le gamin a obtenu ce jour des chevaux l'avait étonné. Son rejeton était taiseux et n'avait pas vraiment d'amis, mais il savait lire, écrire et il avait même appris un peu d'anglais. Il n'a pas la constitution d'un bon paysan. Peut-être qu'en grandissant, il prendra du volume, mais il n'y croyait plus. Peut-être qu'il fera comme lui, qu'il aidera les gens du village peut-être qu'il ira à la ville. Un frisson le parcouru à cette pensée. Son frère Joseph y était, et il n'y était pas heureux du tout.
Comme ils approchaient de la ferme, André annonça: « nous irons prier ce soir ». Jean lui répondit assez sèchement, « pas avant d'avoir installé les chevaux. Tes prières attendront que les bêtes soient confortables. » André sourit de la ferveur de son fils et lui répondait doucement, « et pas avant que nous ayons mangé un bout. »
La nuit était déjà avancée quand André emmena Jean à la Maison de Santé pour prier. C'était une vielle bâtisse, solide et carrée, de plus de 100 ans d'âge. À l'entrée, ils se lavèrent sérieusement comme d'habitude, en invoquant le nom de Semmelweis. Rien que l'idée de devoir se laver repousserait beaucoup de jeunes de son âge à venir prier, si on le leur avait proposé. Or Jean avait déjà appris de son père comment fabriquer le savon avec les produits de la ferme.
Le jeune homme fut étonné que la porte de la chambre de prière fut ouverte et encore plus, que son père ne s'en formalise pas. Et il ne comprit pas non plus qu'une voisine pédale à sa place. Jean se rendit compte que cela avait été prévu ainsi parce qu'elle les accueillit avec « enfin, je craignais que vous ne viendriez pas ».
Il n'était pas au bout des surprises. André emmena Jean pour la première fois dans la chambre intérieure. André poussa sur un interrupteur et dit « bonjour ». Une voix répondit « bonjour André », et un mur s'éclaira. Jean eut peur, prit la main de son père et se serra tout contre lui. Une machine. Un de ces monstres qui régissent le monde et qui imposent leurs volontés. André chuchota à André, « n'aie pas peur, c'est une très vieille machine, du temps où elles servaient les hommes et ne faisaient de mal à personne. » André dit à voix haute, « il y a un nouvel utilisateur nommé Jean ». « Ce sera Jean 4 » répondit la machine, « je connais déjà trois Jeans, mais je n'ai plus servi les deux premiers depuis plus de 20 ans ». Un texte apparu à l'écran et la voix dit: « Jean, lis ce texte à voix haute et intelligible. »
La voix demanda ensuite, « Jean, que veux-tu savoir? ». Le jeune homme raconta son cheval qui a sans doute trop travaillé et qui est trop fatigué pour bien manger, boire et se reposer. Une trentaine de titres apparurent sur le mur et la voix expliqua. « Je te propose ces textes. Je vais t'en dire le résumé. Dis-moi si c'est trop compliqué ou trop simple ». À partir des dates sur le mur, Jean comprit que ces textes dataient d'au moins 40 ans, d'avant les grandes guerres et les grandes épidémies qui ont détruit presque toute l'humanité et d'avant l'ère des machines. Certains textes proposaient des antibiotiques qui n'étaient pas disponibles dans leur village. D'autres des onguents avec des herbes diverses que Jean ne connaissait pas, d'autres encore proposait des massages. Un « Merci beaucoup » ponctua son bonheur d'avoir des débuts de solutions à son problème.
Et puis il regarda son père. Voilà ce qu'étaient ces prières. Apprendre, connaître, savoir, comprendre pour résoudre des problèmes, pour aider les autres, pour guérir, pour choisir les meilleures graines, pour construire les ponts les plus solides. Voilà d'où son père tirait son savoir. Il avait pédalé toutes ces années uniquement pour fabriquer l'électricité de cette machine. Quel secret! Qui d'autre était au courant de ce secret? À part la voisine dehors. Il n'avait pas l'habitude de poser beaucoup de questions à son père; il resta silencieux maintenant aussi. Son père dit seulement, « voilà tu as 13 ans et tu es un homme à présent. Tout notre savoir est à ta disposition. Fais en bon usage mais n'en parle à personne. ». Et Jean prit l'habitude à partir de ce jour de prier quand il rencontrait une difficulté.
À peu près un an plus tard, Jean et André peinaient dans les champs, comme presque tous les jours, quand un homme hors d'haleine, hirsute, sale et puant, s'approcha d'André. « Mon oncle, tu dois me sauver, les gendarmes me poursuivent, parce que j'ai cassé une machine. Je te jure que c'était un accident, je n'ai pas voulu abîmer quoi que ce soit, mais tu sais comment c'est: il n'y a pire crime que casser une machine ». Jean retrouva ce que l'on raconte dans les chaumières. Ces machines sans pardon et sans merci, qui hantent les peurs de tous les villageois.
Jean eut peine à reconnaître Bernard, le fringant jeune homme qui partit pour rejoindre son père en ville deux ans plus tôt.
Après un « tu feras toujours des tiennes » de rigueur, André ne fut pas long à évaluer la situation. « Ils te suivent dans un transporteur à huit pattes? » demanda-t-il. C'était logique, les transporteurs à roue ne passeraient pas sur les chemins en très mauvais état de la région. Et la marche ou le cheval n'était pas dans les traditions des gardiens de l'ordre. Ils suivaient sans doute la piste de Bernard à l'odeur.
Il intima à son neveu d'aller se laver à la rivière et bien au milieu pour ne pas laisser de traces sur les bords. Il devait aussi se couper la barbe et les cheveux. « Mais je ne veux pas avoir l'air d'un paysan rétrograde. » « Comme nous, ton oncle et ton cousin » André finit sa pensée. « Il vaut mieux être un paysan rétrograde qu'un citadin mort torturé ». Jean proposa: « Après t'être lavé, tu vas t'enduire de bouse, cette odeur va sans doute tromper la machine renifleur et puis avec trois vaches nous irons à leur rencontre. Ils ne s'attendent pas à voir le fugitif venir vers eux. Ceci, plus l'odeur et l'apparence va sans doute les tromper. Si tu as des problèmes, j'affolerai les vaches pour qu'elles attaquent le transporteur. Les gendarmes seront trop occupés à protéger leur machine pour nous ennuyer longtemps ». Après un long silence, il conclut « Et cousin Bernard, tu me dois un cheval si tu en réchappes ».
C'était la première fois que Jean prenait part au combat confus entre les citoyens libres de Durbuy et les machines, avec leurs suppôts, les gendarmes. Il doit rester calme. Il prétendra emmener trois vaches à donner en dot à un fermier de Petit Barvaux. Ils rencontrèrent effectivement la patrouille, en fait une énorme machine sur huit pattes, comme une gigantesque araignée. Elle était au moins aussi grande qu'une maison. C'était la première fois que Jean en vit une et il comprit la peur des gens. C'était imposant et effrayant. La machine leur ordonna de ne plus bouger et tendit un bras articulé que Jean crut être le fameux renifleur. La bouse de vache fit merveille. Bernard ne fut pas reconnu ni par l'odeur, ni par l'apparence. En fait le bras avait été conçu pour trouver des armes, des produits chimiques ou des outils. Voir un fugitif revenir sur ses pas, déguisé en paysan avec ses vaches, n'était pas programmé. C'était le point faible de toutes ces machines: incapables de résoudre un problème imprévu parce qu'elles n'ont pas d'imagination
Bernard admirait son cousin dont le calme était contagieux et qui savait si bien conduire ses vaches, sans coup, sans cri, sans énervement. Une heure après la rencontre avec les gendarmes, ils se séparèrent et Jean retourna à la ferme avec ses ruminants.
Le transporteur et les gendarmes ont suivi la piste jusqu'à la rivière, où ils abandonnèrent la poursuite.
Les gendarmes passèrent la journée à Durbuy, leur machine prit des informations de tout type, des photos, des films, des profils sudorifères. Les gens se terraient dans leurs caves. Ils avaient peur des gendarmes. Et les gendarmes avaient peur des gens. Peur que les gens ne les assaillent, peur que les gens n’abîment leur machine. La moindre griffe était sévèrement punie.
Quatre mois plus tard, Oncle Joseph arriva sur un cheval, le prix de la vie de son fils. Si André était heureux de revoir son frère et de savoir Bernard sain et sauf, il était particulièrement content de recevoir de petits cadeaux: des antibiotiques, des antiseptiques, des analgésiques et autres. Des produits anciens pour les pauvres dans les villes. Un sac-à-dos plein de fioles et de boîtes soigneusement emballées, pour que rien ne se casse.
Quelques semaines plus tard, André amena Jean rendre visite à un voisin dans le centre du village. Sans rien expliquer, André fit asseoir son fils dans une petite pièce et lui demanda de recopier sur une ardoise, un texte écrit sur du papier luxueusement encadré. Cette belle antiquité énonçait des règles d'éthique et de morale. Tous les humains ont droit au même respect, que ce soient des hommes ou des femmes, des riches ou des pauvres, des citadins ou des villageois. Les machines en étaient complètement absentes.
Jean avait fini sa tâche depuis longtemps quand André vint le chercher, lui mit un bandeau sur les yeux et le mena dans une salle où André eut l'impression que plusieurs personnes étaient présentes. Il y avait des chuchotements, des chaises qui étaient poussées et repoussées, des gens qui marchaient. Puis après un profond silence, un coup de maillet et une voix forte dit: « La candidate sait écrire, elle peut être incluse dans nos rangs. ».
Puis une autre voix, il crut reconnaître Marguerite, sa mère, mais avec un sérieux qu'il ne lui connaissait pas: « Jean, nous voulons t'inviter à te joindre à nous pour améliorer le sort de tous les humains, malgré la force et la puissance des machines. Avant de faire partie de notre confrérie il te faut promettre de protéger nos secrets et tout ce que tu verras, entendras et sentiras parmi nous. Même si ta propre vie est en jeu. Si tu ne veux pas faire ce serment, nous resterons bons amis, nous ne te reprocherons rien. Tu es une femme libre. Si tu estimes pouvoir le faire, dis à haute voix: je le jure. Mais prends surtout le temps de prendre cette décision. Elle sera lourde de conséquence et tu ne disposes d'aucun élément pour étayer ton raisonnement. Sache seulement que de nombreuses sœurs ont fait ce serment dans le passé».
Inutile de dire que Jean était estomaqué. Il ne comprenait rien. Où était son père? Était-ce vraiment sa mère qui parlait avec tant de solennité? Améliorer l'humanité, il ne faisait que cela tous les jours. Et puis il était un homme, pourquoi était-il adressé comme une femme? Il devait s'agir d'une société secrète. Et puis on ne lui demandait pas grand-chose: garder le secret. Il y était déjà habitué. Personne ne savait ce qu'étaient ses prières. Il dit: « je le jure ». Sa mère reprit. « C'est bien, mais répète plus fortement, que tout le monde l'entende. ». « Oui je le jure » cria-t-il.
Avec beaucoup de douceur on lui enleva le bandeau. Quand ses yeux se furent habitués à la lumière il reconnut une grande partie des participants assis par terre ou sur des chaises le long des murs de la salle. Des habitants de Durbuy, de Herbert, de Bohon. Tous ils portaient des robes noires. Tous les regards, empreints d'une grande bienveillance, étaient braqués sur lui. Sa mère était au bout de la pièce debout, formidable avec un maillet en main. Il la reconnut à peine.
Elle dit: « Bienvenue parmi nous ma sœur Jean. Je te remets ce bijoux. Tu le porteras toujours par devers toi. Il contient une pilule qui te tuera si tu l’avales. Tu n'ouvriras ce bijoux qu'en cas de besoin immédiat, en dernier ressort, si tu ne puis éviter autrement de divulguer nos secrets. Prends en soin, de nombreuse sœurs l'ont porté avant toi ». Jean reconnut le bijoux qu'il avait vu parfois au cou de son père, de sa mère et de quelques voisins.
Une femme de Bohon prit le bijoux des mains de Marguerite et le glissa au cou de Jean. Ensuite elle l'embrassa avec solennité.
Un homme qu'il ne connaissait que de vue, vint près de lui et lui enfila une robe noire, comme celle des autres. Il l'embrassa aussi avec la même solennité.
Puis sa mère s'approcha de lui, l'embrassa comme les deux autres et puis, lentement, à quatre, ils firent le tour de la salle. Finalement ils le firent s'asseoir par terre. Son voisin lui donna un nécessaire de couture et lui montra l'ourlet de sa robe. Il y trouva des noms à l'intérieur. Le dernier était Josette, une sacrée bonne femme, décédée quelques semaines plus tôt. Un autre voisin, lui chuchota de broder son nom à côté des autres.
Une femme leva la main et Marguerite lui dit « parle ma sœur. » après avoir dit « Chère sœur Jean, nous avons eu des différends dans le passé et nous en aurons sans doute encore à l'avenir, mais ce ne peut en rien influencer ce qui se passe ici », elle alla embrasser Jean.
Et puis un homme de Durbuy demanda la parole. « Tu aides ton père à soigner les gens. C'est bien et je suis heureux que tu nous rejoignes. » Il embrassa aussi Jean. Ils/elles s'embrassent tout le temps, pensa Jean.
Sa mère dirigea ensuite la réunion. Celle-ci commença par des récits de voyages, à La Roche, à Bastogne et même à Namur. À chacun elle posa les mêmes questions, presque rituelles: « Comment vivent-ils? » « Souffrent-ils de la faim » « Ont-ils des difficultés avec les machines? ». Après chaque réponse, des sœurs levaient la main pour demander l'autorisation de demander des éclaircissements. À Marche il y a eu une réunion commune avec des sœurs locales. Les questions se sont concentrées sur la sécurité et le secret.
André raconta la visite de son frère, Joseph, qui travaillait à programmer des machines pour qu'elles puissent affronter l'imprévu. Au cours de son travail, il avait entendu que les machines ont eu besoin de millions d'hectare loin à l'est. Des millions de gens sont morts et des millions d'autres sont sur les routes. Il ne put donner plus beaucoup de précisions aux sœurs qui en demandaient.
Ensuite Marguerite mit les difficultés du village sur le tapis. Les récoltes de maïs étaient mauvaises, mais il y avait suffisamment de pommes de terre. Les chèvres tombaient malades et mourraient les unes après les autres. Pour sa première contribution, Jean conseilla de ne pas stresser les animaux, le calme peut aider à guérir. C'était le différend dont parlait la dame, plus tôt. Il conseilla aussi d'éviter la contagion, de garder les animaux à l'étable et de les nourrir avec du foin sec. Il proposa aussi de brûler les carcasses. Peu était convaincus que c'étaient les bonnes mesures à prendre. Surtout ceux qui possédaient beaucoup de chèvres hésitaient. Jean ne savait pas comment les convaincre; il ne pouvait que répéter: « je crois que c'est la meilleure chose à faire ». Sa réputation de soigneur d'animaux était déjà si bien établie que la confrérie décida de créer un four commun. Le poids de sa responsabilité, dès sa première réunion de la confrérie, le fit trembler.
Quelques années passèrent, au rythme des travaux des champs. Et puis, un jour.
« Tu es un homme, tu dois te trouver une femme », intima Marguerite, sa mère, à Jean. « Va au bal dimanche ». Les habitants de Durbuy invitaient les habitants des villages voisins à deux bals par an, aux équinoxes. Jean n'aimait pas y aller, c'était trop bruyant, trop de bière coulait et cela finissait chaque fois par une bagarre. Mais l'insistance de sa mère était trop forte.
Il était là contre le mur. Il ne savait qui inviter. Avant qu'il ne se soit décidé, un autre jeune homme avait déjà invité la jeune fille. Pour se donner une contenance il sortit se soulager. Au même moment, Sarah que personne n'avait invitée fit de même. Les jeunes gens se parlèrent, mis en confiance par la nuit et ses lumières vacillantes. Ils parlèrent de tout et de rien. Sarah surtout profitait de l'occasion. Chez elle, ses parents, sa sœur, ses cousins ne lui laissaient jamais l'occasion de s'exprimer. Jean s'amusait des histoires qu'elle racontait, c'était un nouveau monde pour lui, plein d'impossibilités et d’invraisemblances, des macrales et des fées, des lutins et des ogres, des princes et des rois.
A un moment il lui intima de se taire. Il lui chuchota, « regarde là un blaireau. » Pendant presque un quart d'heure ils observèrent l'animal vaquer à ses occupations. Sarah se blottit dans les bras de Jean, ou plutôt elle attira le frêle garçon dans ses bras puissants. Quand le blaireau disparut dans la nuit, ils s'embrassèrent comme si leur vie en dépendait. C'était le premier baiser amoureux de l'un comme de l'autre. Et puis ils roulèrent dans l'herbe. Très malhabiles ils firent l'amour encore et encore. Quand ils retournèrent au bal, tout le monde était parti. Le cousin qui accompagnait Sarah avait disparu.
Jean amena Sarah chez lui, lui demanda de ne pas réveiller ses parents. Sarah, qui partageait sa chambre avec une sœur et deux cousines s'étonna qu'il dorme seul dans une pièce. Ils reprirent leurs ébats du blaireau.
Le lendemain matin, Sarah se réveilla la première. Tout doucement, sans faire de bruit, elle tenta de s'enfuir. Elle était certaine que Jean ne voudrait plus d'elle. Qui était-elle pour avoir toute une chambre? Et puis dans la lumière du matin, il verra comme elle était laide. Qui voudrait de Sarah la Laide, plus d'un soir?
Au bas de l'escalier les parents de Jean la saluèrent. Marguerite lui sortit un « Bonjour ma fille » joyeux et lui colla un gros baiser sur la joue. André ajouta même « Veux-tu un bol de lait chaud? Je viens de le faire bouillir ». Sarah ne se souvenait pas d'avoir été embrassée par sa mère; on ne lui avait jamais proposé du lait. Elle buvait ce que d'autres laissaient dans leur tasse.
Et puis Jean arriva en courant, en fermant encore les derniers boutons de son pantalon. « Tu es là, heureusement, j'ai eu peur que tu ne soies partie, que tu ne voulais pas de moi ». « Vous avez fait connaissance je vois: Papa, Maman je vous présente Sarah, Sarah, mon père, André et ma mère Marguerite. »
Sarah bouillonnait: ils sont aveugles, ces gens-là, ils ne voient pas que je suis laide? En tous les cas ils ont l'air gentils. Quand Jean lui demanda « viens, nous allons nous laver », elle pensa, mais je me suis lavée hier, avant d'aller au bal. Elle le suivit quand même dehors, par politesse. Son désarroi fut encore plus grand quand André et Jean dressèrent la table, des hommes font un travail de femmes. Ce sont vraiment des gens bizarres pensa-telle, totalement différents de sa famille et aussi des magiciens qui meublaient les histoires qu'elle avait entendues.
Ils avaient du beurre et du miel à table. Elle pensa, quand je raconterai ceci à ma sœur, elle ne me croira pas. Comme elle ne bougeait pas pour se servir, Jean lui beurra une tartine et la glissa devant elle. « Mange » dit-il. On ne l'avait jamais servie. Elle ne mangeait que les restes des autres. Toute une tartine pour elle seule et offerte si gentillement. Elle ne savait pas comment réagir et elle se mit à pleurer. Le visage dépité de Jean sécha immédiatement ses larmes et la fit rire. Ils se mirent à rire tous les quatre, sans raison.
Après le petit déjeuner, Jean lui montra ses bêtes. Elle n'avait jamais vu une étable aussi propre. Cela sentait bon la paille et l'animal, pas cette odeur prenante qu'elle connaissait. Jean se mit à évacuer les litières souillées de la nuit. Après avoir rempli une demi brouette, il dut s'arrêter, à bout de souffle. D'autorité, elle lui prit la fourche des mains et finit le travail. Elle pensa tu es peut-être plus gentil, mais moi je suis plus forte. Jean inspecta chaque animal, nettoya, massa, caressa, parla, pendant que Sarah mettait de la paille fraîche. Pour la remercier Jean lui donna un long baiser langoureux
En sortant Jean se lava à nouveau les mains. Elle fit de même pour ne pas le froisser, pas par conviction. Elle fut encore plus surprise quand Marguerite lui demanda: « veux-tu frotter la table pour manger ». Des gens vraiment hors normes, ils se lavent tout le temps, ils nettoient tout, ils ne voient pas que je suis laide, ils sont terriblement gentils, demain personne ne me croira quand je le raconterai.
Mais le lendemain, elle est restée à Durbuy. Et le surlendemain. Chaque jour, elle craignait qu'ils lui demandent de partir. Elle jouissait de la considération, de la nourriture, de ne pas se coucher le ventre vide, des baisers et de l'amour que lui prodiguait Jean ». Chaque journée était un bonheur à chérir dans l'avenir.
Après un mois environ, son père se présenta. Il était venu à cheval et empestait de sa propre sueur et de celle de son cheval. Sarah avait envie de lui dire, « vas te laver avant d'entrer », mais elle n'osait pas. Louise et André l'accueillirent avec la même hospitalité qu'ils l'avaient accueillie elle. Mais il ne voulait pas de lait, il voulait de la bière, alors qu'il n'y en avait pas à la maison.
Il commença « Qu'est-ce qui se passe ici? » aboya-t-il, « que faites-vous avec la laide ». André répondit « je ne vois pas de qui vous voulez parler ». « De Sarah la laide ». Jean se leva et pour la première fois en 30 jours, Sarah le vit furieux. Pas bien grand, pas bien gros, il défia son géant de père. « Tu es son père, je te dois le respect, mais malgré cela je t'interdis d'insulter ma belle ». Le géant se leva prêt à frapper, mais sans que l'on sache d'où ils venaient, deux chiens se placèrent aux côtés de Jean. Leurs grondements, leurs babines retroussée, leurs crinières hérissées, refroidirent toute hardeur combative du bonhomme. Pour la première fois on lui tenait tête. Et Sarah vit comme il dut battre retraite en grommelant « c'est bon, c'est bon ».
Marguerite enfonça le clou. « Tu aurais pu au moins souhaiter le bonjour à ta fille, t'enquérir de sa santé ».
A la question « allez-vous vous marier? » Sarah revendiqua le droit de prendre son avenir en main elle-même: « Nous ne l'avons pas encore décidé ». Jean la regarda avec fierté et lui serra la main sous la table. « Ce n'est pas convenable de vivre ainsi » grommela le père de Sarah. « Que voulez-vous comme dot? Je vous ai apporté quatre porcelets ». Jean répondit, « Je ne veux qu'un baiser de ma belle comme dot, mais si tu veux faire cadeau de ces porcelets à ta fille, libre à toi ».
Après le départ de son père, Sarah, tremblante, demanda à Jean, « tu veux m'épouser dis? Je comprendrais bien que tu dises non, dans ce cas je veux te remercier pour les 30 derniers jours de paradis que tu m'as donnés. Mais si tu dis oui », elle ne put finir, les baisers de Jean l'empêchaient de parler.
« J'aimerais te poser une condition », dit Jean: « tu apprendras à lire ». « Si c'est toi qui m'apprend, ce sera une joie énorme. »
Jean attrapa un ardoise et lui demanda, une phrase. Après une courte réflexion, ce fut « je t'aime ». Il l'écrit, lui donna la craie. « recopie le jusqu'à ce que tu n'aies plus besoin du modèle, puis penses-y à l'endroit et à l'envers, considère chaque mot, séparément et ensemble. Après, nous ferons une autre phrase sur une autre ardoise. »
Deux mois plus tard, Sarah savait reconnaître toutes les lettres et pouvait ânonner des phrases inconnues. Comme cadeau de mariage ses beaux-parents lui offrirent un livre. Il devait avoir au moins 50 ans d'âge. C'était le seul qu'elle ait jamais vu. Il contenait des histoires d'avant l'ère des machines.
Sarah tomba vite enceinte. Sa forte constitution l'aida à passer cette période sans difficulté. C'était rare à l'époque car les femmes souffraient souvent pendant ces neuf mois. Elles devaient s’aliter et s'abstenir de travail lourd et fatigant. Il était habituel pour le mari, les parents et beaux-parents, les amis et les voisins de venir aider et soulager la femme. La santé des gens n'était pas bonne et bien peu d'enfants dépassaient l'âge de cinq ans. Chaque femme enceinte et chaque enfant étaient choyés comme garants de l'avenir de la communauté.
André l'avait expliqué à Jean. « Pendant deux ou trois siècles les humains ont utilisé la médecine pour faire vivre tous leurs enfants, quels que soient leurs déficit de santé. À la longue ces carences se sont installées dans les gènes et maintenant beaucoup de gens naissent avec des défauts graves. Comme nous ne disposons plus de cette médecine, que ce soient les médicaments ou les hôpitaux, nous sommes incapables de les maintenir en vie. C'est vrai aussi pour les femmes qui accouchent. ». Il n'a pas ajouté: « comme toi, mon fils unique, qui es bien malingre et fragile »
Dès la fin du huitième mois de la grossesse, Jean et André auscultaient Sarah chaque jour. Ce n'était pas seulement la communauté qui était en jeu, mais leur famille, leur clan dans le sens le plus étroit du terme. Et Jean était toujours aussi amoureux de sa femme, ce qui augmentait encore son inquiétude.
André priait tous les jours pour assembler un maximum d'informations sur les accouchements. Il le faisait pour chaque femme, mais sa motivation était encore plus forte ici: son premier petit-enfant.
Quand Sarah commença à avoir des douleurs, ils coururent les cent mètres qui séparaient leur demeure de la Maison de Santé. André et Jean se lavèrent longuement les mains et lavèrent aussi soigneusement Sarah. Ils firent bouillir de l'eau, ils y plongèrent des draps blancs. Ils plongèrent aussi tous leurs instruments dans l'eau bouillante. Et puis ils invoquèrent avec ferveur le nom de Semelweis. Pour les gens qui étaient présents, pour leur en imposer, André et Jean se parlèrent en anglais, comme à chaque intervention médicale. Ni la sœur de Sarah, ni Sarah elle-même ne comprenaient. Mais elles étaient en confiance, car ceux qui parlent comme cela, savent certainement ce qu'ils font.
Sarah eut des douleurs de plus en plus rapprochées. Elle perdit ses eaux. Elle poussa et elle poussa. Le bébé ne sortait pas. Après plus de 36 heures de labeurs, elle s'affaiblit de plus en plus. André voyait sa belle-fille partir malgré sa constitution solide. Il en appela à toute sa science. Il en appela à tout ce qu'il avait appris de ses prières. Et il décida de faire une césarienne. Il l'avait jamais fait. Il n'avait d'ailleurs opéré des humains que très rarement.
Comme pour tous les accouchements qu'il suivait, il s'était préparé à cette éventualité. Les extraits de pavot pour endormir la mère, le scalpel, le fil et les aiguilles, tout était là aseptisé dans l'eau bouillante. Il avait même apporté le peu d’antibiotiques que son frère lui avait apportés. Il fit sortir tout le monde de la pièce, sauf Jean qu'il réveilla d'un bourrade. « Nous allons opérer » lui dit-il. Au regard affolé de Jean il répondit: « nous n'avons pas le choix, Sarah va mourir si nous ne faisons rien. »
Ils se lavèrent les mains à nouveau et se mirent à l'ouvrage. Une demi-heure plus tard, Jean quitta la pièce avec une petite fille qui criait à pleins poumons. Elle avait nettement hérité de la santé de sa mère. Marguerite et la sœur de Sarah s'occupèrent du bébé et Jean retourna aider son père à recoudre le ventre de sa femme. Ils avaient fini depuis un temps et l'observaient avec angoisse quand enfin elle sortit de sa torpeur. Elle avait mal, elle souffrait, mais elle vivait. Jean remercia en son for intérieur son père et ce docteur Autrichien Semelweis qui des siècles plus tôt avait expliqué comment réduire les risques de l'accouchement.
On apporta l'enfant à Sarah. Un sourire éclaira son visage, la douleur semblait avoir disparu. Son beau bébé. Il n'était pas moche du tout. Et elle se rendormit.
Ils se relayèrent tous à son chevet. Après une semaine elle sembla hors de danger. Elle recommença à manger de bon appétit. Jean ne lui apportait d'ailleurs que le meilleur, des fruits, du pain blanc, du beurre, du fromage frais, de la viande de poule bouillie. Tous les habitants considéraient cette naissance comme un miracle. André était un grand sorcier. Il ne voulait pas expliquer que c'était un savoir centenaire. Que cela faisait partie des connaissances rassemblées par l'humanité toute entière au cours des ans, avant l'ère des machines.
Le bébé fut nourri au lait de chèvre et Sarah se remit lentement. Après six semaines elle quitta le lit en titubant au début et un mois plus tard elle était dans le village à discuter avec les voisines. Elle devait montrer sa cicatrice et raconter le peu qu'elle savait. Pendant le temps qu'elle a passé au lit elle a lu son livre. Ces histoires la fascinaient. Les guerres que les Grecs se faisaient entre eux et puis leur alliance contre les Perses. L'évolution de l'empire chinois et la montée du conservatisme de Confucius. Les empires Mayas et les sacrifices humains dont elle ne comprenait pas la finalité. Les empires des Zoulous, du Zimbabwe et du Nigeria et leur chute inévitable devant les technologies militaires des Européens.
Le bébé avait un an et Sarah avait complètement récupéré. Elle demanda à Jean de pouvoir visiter sa famille à Bende. C'était une journée de marche. Elle voulait rester un jour et puis revenir le jour suivant. Jean lui proposa de l'accompagner. Ils prirent un cheval surtout pour porter le bébé et les bagages qui lui étaient nécessaires.
Elle était fière et heureuse d'aller se montrer dans son village. Elle, Sarah la moche, a décroché le gros lot. Un mari aimant qui traitait les animaux pour tout le monde à la ronde. Un beau-père qui guérissait les gens. Un bébé en bonne santé insultante. Une belle-mère intentionnée avec qui elle s'entendait mieux qu'avec sa propre mère. Seules sa sœur et ses cousines lui manquaient. Elle avait hâte de leur raconter, de se vanter. Pour jouir de cette vengeance sur la vie. Ses hésitations du début avaient disparu. Elle était sûre d'elle. Elle était aimée et appréciée. Et en plus elle savait lire et elle connaissait l'histoire des hommes avant l'ère des machines. Elle décida de ne pas parler de cela avec sa famille, parce qu'elle n'était pas certaine de leur réaction.
Ils furent accueillis avec joie. Sa sœur et ses cousines surtout étaient heureuses de la revoir. Et puis elle avait survécu à une opération. Sa sœur avait raconté la césarienne. Elle dut montrer sa cicatrice à toutes les dames du hameau. C'était la preuve qu'elle était revenue de loin. C'était aussi un témoignage de la science de son beau-père.
Et elle jouissait de chaque minute de sa visite. Elle, la moche, qui n'avait jamais eu droit à la moindre attention, elle était maintenant au point focal de tous les regards. La jalousie de certaines lui plaisait plus que cela ne l'irritait.
Son père avait invité énormément de monde au souper avant le jour de leur départ. Il voulait fêter le beau mariage de sa fille. Il avait mis les petits plats dans les grands. Il y avait du porc et du bœuf, des pâtés, des saucisses, des confitures et des gelées. Il étalait sa chance, même s'il n'avait pas oublié l'affront que lui avait fait son beau fils. Il voulait en imposer à ses voisins de Bende. L'ambiance dans ce village était beaucoup plus tendues qu'à Durbuy. Il y avait bien moins d’entraide. Les gens ne s'intéressaient qu'à leur maison et à leurs champs. Leur horizon était borné par les collines qui l'entouraient. Ils n'avaient aucune connaissance du monde extérieur et aucun intérêt.
Nos tourtereaux durent subir des discours pour remercier les invités, pour féliciter le père de Sarah et pour lui souhaiter du bonheur, à elle. Jean laissait passer le temps, personne ne s'intéressait à lui. L'odeur des étables et l'état des animaux le révoltaient, mais il trouvait sage de n'en rien dire. Il préférait ne pas en parler avec la famille ou les voisins de sa femme. Les gens eux-mêmes étaient sales et ne se lavaient visiblement que fort peu. Il lui était déjà difficile de changer les membres de la confrérie, qui au moins savaient lire, alors changer les façons de faire de ces villageois lui semblait impossible.
Sarah était tellement heureuse. Elle se leva à son tour. Remercia son père pour la fête, les voisins pour leurs venue et en plus elle proposa à une cousine enceinte, « Viens accoucher à Durbuy ». Jean se dit que ceci n'était pas prévu et que ses parents ne seraient pas trop heureux de cette initiative, Mais Sarah était tellement rayonnante qu'il se promit de les convaincre.
Les gros baisers que sa cousine lui mirent sur la joue rendirent Sarah inconsciente. Elle ajouta, « tu pourras en profiter pour apprendre à lire, comme moi ». Le vieux magicien de Bende se leva en criant « mécréante, praticienne de Satan, la lecture mène droit à l'enfer ». Et il quitta la salle d'un grand geste théâtral. Tous les invités firent de même.
Dépités, Jean et Sarah aidèrent à ranger la salle et se retirèrent sans un mot. Ils allaient se mettre au lit quand la cousine enceinte entra sans frapper: « partez tout de suite, les villageois de Bende veulent vous tuer ». Jean prit le bébé dans ses bras et monta sur le cheval, tandis que Sarah courrait à côté d'eux. Ils entendaient les bruits des villageois et de leurs chevaux au loin.
Quand le bruit devint trop proche Jean donna l'enfant à sa femme et lui dit « rentre, je vais les arrêter. » Sans réfléchir Sarah obéit. Après quelques minutes elle se dit comment espère-t-il tenir tête à cette bande d'hurluberlus. Une seul d'entre eux peux le détruire d'une chiquenaude. Elle attacha son gosse fermement à la selle et parla au cheval comme elle avait vu son époux le faire: « va à la maison et garde mon enfant ».
Elle retourna en courant dans le noir. Hors d'haleine elle arriva à l'endroit où ils s'étaient séparés, les villageois étaient fort près. Elle entendit un cri strident tellement fort qu'elle en eut mal aux oreilles. Les chevaux des poursuivants se cabrèrent, jetèrent leurs cavaliers à terre et s'enfuirent. Les cavaliers désarçonnés retournèrent dans la nuit noire à pied vers leurs pénates. Certains se perdirent et ne réapparurent que le soir suivant. Deux hommes grièvement blessés restaient allongés sur le sol. Sarah vit Jean remettre son sifflet en poche, puis appeler les chevaux apeurés, leur parler, les calmer et finalement les emmener près des deux blessés. Elle admirait son mari. Que ce soient des vaches, des chiens ou des chevaux, il savait s'en faire des alliés précieux. Quand il la vit, il lui demanda de l'aider: « fais un brancard avec des branches d'arbres on va y mettre les blessés, on les ramènera chez nous et nous les soignerons ». Bien qu'elle commençait à connaître la façon de penser de son époux, elle fut surprise: ces gens avaient voulu le tuer et maintenant il veut les soigner. « Ce brave Jean n' a pas fini de m'étonner » pensa-t-elle.
Les deux villageois furent soignés. Un n'a eu aucune séquelle, l'autre a boité pour le reste de sa vie. Ils durent laisser leurs chevaux en payement pour les soins.
A la réunion suivante de la confrérie, des sœurs de Marche racontèrent l'avancée des Asiatiques. On racontait qu'ils tuaient tout sur leur passage. Qu'ils n'étaient plus très loin. Que les machines ne se mêlaient pas de la situation.
Sarah qui avait entre temps rejoint la confrérie, raconta une histoire similaire avec les Huns et les Magyars il y a longtemps. Elle expliqua qu'ils étaient chassés de leurs terres et que leur survie est en jeu. Elle compara aussi l'attitude distante des machines à celles des humains quand une fourmilière est attaquée par une autre.
Une semaine plus tard, Marche brûlait.
Et Jean vit une avant garde s'installer du côté de Grandhan, près de la rivière. La réunion d'urgence de la confrérie fut houleuse. Marguerite eut toutes les peines du monde à trouver une entente entre ceux qui voulaient se battre et André qui voulait discuter et parlementer avec ces gens. « Ce sont des hommes. Ils ont droit à notre respect ».
André et Jean partirent parlementer. Ils arrivèrent à la nuit tombante au camp. Quelques tentes d'un côté et des chevaux entre la rivière et ces tentes. André partit seul et laissa à Jean d'aller chercher de l'aide si nécessaire. Dans la nuit tombante Jean entendit des bruits divers venants du camps. Des cris incompréhensibles. Et puis dans la lumière du feu, il reconnut son père attaché à un poteau, au milieu des asiatiques gesticulants.
Jean descendit doucement dans la rivière, s'approcha des chevaux et sortit son sifflet. Il siffla et siffla jusqu'à ce que les chevaux affolés renversèrent les barricades de leurs enclos et piétinèrent les tentes et les gens qui s'y trouvaient. Des incendies se développèrent et puis des explosions. Les envahisseurs se mirent à fuir en panique.
Dans la cohue, Jean n'eut aucune peine à trouver le poteau. Mais André était mort. Sa breloque à poison était ouverte. Ces barbares l'avaient poussé au suicide. Jean était dans une rage folle. Avec un gourdin qui traînait par terre, il tua tous les blessés qu'il trouvait. D'avoir tué son père, ces gens avaient nié leur titre d'humain.
Jean rassembla quelques chevaux qui traînaient et rentra. D'autres habitants de Durbuy vinrent le lendemain prendre les armes qui jonchaient le sol.
Jean pria et pria pour savoir comment utiliser ces armes à feu, comment manier la poudre. Il força des entraînements. Mais ils eurent a peine le temps d'apprendre. Grâce à la participation active des femmes et des enfants, grâce la vaillance de tous, ils ont tenu, bien qu’ils étaient bien trop peu nombreux. Les envahisseurs venaient par milliers. Jean le malingre devint chef de guerre. Il décida d’utiliser les forêts pour la défense. Il coupa les ponts et aménagea des chemins pour que les ennemis dussent avancer à la queue leu leu. Il était alors facile de les abattre. Il a fabriqué des dizaines de sifflets pour effrayer les chevaux. Les enfants s’musaient à effrayer ces animaux et l’ennemi ne comprenait pas pourquoi leurs bêtes refusaient les ordres. L’envahisseur n’était pas habitué a marcher. L’obliger à se passer de sa monture le rendait malhabile te peureux. Très vite, l’ennemi décida de contourner Durbuy dans sa quête de nouvelles terres, maintenant que les machines avaient accaparé les siennes.
Jean déplora de nombreux morts et encore plus de blessé. La maison de santé ne suffisait pas. Dès qu’un patient le pouvait, il partait pour faire de la place aux blessés plus graves. Une demi-douzaine d’ennemis s’y rétablissaient aussi. Une femme fut sur pied assez vite, elle partit et revient quelques jours plus tard visiter son frère ou son mari. Elle apporta une poule pour Sarah en remerciement des soins reçus. Elle prononça le seul mot anglais qu’elle connaissait. «Thank you». C’était aussi un des rares mots que Sarah comprenait. Émue, Sarah lui fit la bise. Jean était furieux. «Ils ont tué mon père André. On ne peut pas pactiser avec eux». Sarah repensa à son livre: les Vikings ont envahi l’Angleterre au 6è siècle avec des combats atroces. Le roi Alfred les a combattus, mais au cours des ans, tout cela s’est estompé et les différences avaient disparu au moment de l’invasion des Normands de France. Les Allemands et les Français se sont aussi réconciliés, il y a 150 ans. Ce sera la même chose ici, malgré l’opposition de Jean. Mais elle ne savait pas encore que sa sœur et ses cousines n’avaient pas survécu.
Après, la société Durbuysienne s’est recomposée. Louise s’est mise en ménage avec un membre de la confrérie qui avait perdu sa femme. Sarah a adopté deux gosses devenus orphelins. Surtout avec la certitude que sa césarienne l’empêchera d’enfanter à nouveau, cela la comblait de joie: une belle famille pour vivre un avenir qu’elle voyait radieux, malgré les machines, qui n’étaient qu’une nuisance lointaine.